Rencontre avec Pierre Pratt

par Danièle Courchesne

Pierre Pratt Suite à la présentation de l’album sélectionné pour le programme « Un livre à moi! », Des portes dans les airs, nous avons rencontré Pierre Pratt, créateur des magnifiques illustrations qui accompagnent ce récit. Illustrateur remarquable, Pierre Pratt œuvre dans l’édition jeunesse depuis près de trente ans. Tant au Canada qu’à l’étranger, de nombreux prix prestigieux ont jalonné sa carrière, dont trois prix du Gouverneur général. Il a même déjà figuré parmi les finalistes du prix Hans Christian Andersen, ce n’est pas peu dire!

Quel style!

Ses illustrations se reconnaissent généralement au premier coup d’œil par ses personnages aux proportions parfois étonnantes, contournés d’un trait souvent noir. Qu’on pense aux personnages de David, de la série David (écrite par François Gravel chez Dominique et cie) ou de Klonk (écrite par François Gravel chez Québec-Amérique) ou alors aux albums comme Mon chien est un éléphant, et plus récemment Gustave. Si ce contour, si caractéristique de son style depuis ses débuts, disparait parfois, ses personnages demeurent toujours aussi facilement identifiables comme dans Le jour où Zoé zozota.

Pour Pierre Pratt, la stylisation est devenue moins importante au fil des années. Il s’attarde davantage sur le fond que sur la forme. Sa priorité : faire passer des émotions, raconter quelque chose à travers ses illustrations, laisser l’image ouverte à l’interprétation. Et il adore créer des ambiances. Pour y arriver, il joue beaucoup avec les couleurs et utilise différentes techniques. D’ailleurs, comme il nous le dit, il charge toujours ses illustrations de peinture et de couleurs pour installer des ambiances spécifiques à chaque album auquel il travaille. Il qualifie son style de libre et spontané, mais la spontanéité, comme il le signale, peut parfois obliger à recommencer souvent la même illustration.

Illustrer le texte des autres

Pour Pierre Pratt, illustrer l’histoire de quelqu’un d’autre, c’est apporter quelque chose d’autre aux mots écrits. L’auteur doit accepter cette perte de contrôle de son texte. Illustrer le texte des autres représente donc un travail d’interprète. Il se met au service d’un texte pour trouver une manière de raconter cette histoire en choisissant la technique et les couleurs appropriées. « Le texte de l’autre devient en partie mon texte. »

Pour Les portes dans les airs, c’est la couleur qui s’imposait. «J’ai laissé du blanc pour le lecteur, c’est à lui de le remplir.» Il nous l’a souvent dit, il aime laisser de la place au lecteur, à des interprétations multiples.

Comme il nous l’a déjà dit, Pierre Pratt crée des ambiances propres à chaque album qu’il illustre. Qu’on pense à l’album Gustave dans lequel l’illustrateur ose les couleurs sombres pour renforcer cette idée de danger, de peur, de tristesse. Ses illustrations insufflent un courant dramatique au texte de Rémy Simard par ces tons de bleu, de noir, cette ville sombre à peine esquissée. Elles contrastent avec les couleurs chaudes et réconfortantes que le souriceau retrouve dans la maison familiale où la maman saura le réconforter. « Pour Gustave, c’était facile de l’illustrer parce que c’était un texte minimaliste. Il fallait charger les illustrations d’ambiance au maximum. » nous explique-t-il. Pour cet album, il nous confie avoir ajouté beaucoup d’images. Il a retrouvé un complice de longue date dans pour la création de cet album où texte et illustrations se complètent à merveille.

Auteur et illustrateur

Dans les albums dont il est l’auteur et l’illustrateur, souvent, on y perçoit un certain humour qui fait appel à l’intelligence du lecteur. Minimaliste dans ses paroles, Pierre Pratt s’ingénie à créer des histoires aux multiples niveaux de lecture et aux nombreuses voies d’interprétation. L’abécédaire Le jour où Zoé zozota en est un bon exemple. Il laisse le soin au lecteur de faire le pont entre le texte et les illustrations et d’y trouver un sens… Il aime aussi s’amuser. Par exemple, dans Bonne nuit!, il a imaginé un univers aux couleurs chaudes et enveloppantes pour nous conter une blague teintée de surréalisme. Le point de chute en fera rire plus d’un.

Processus de création

Pierre Pratt le dit et le redit, il aime raconter des histoires avec des illustrations, avec des mots ou par l’entremise des mots et des illustrations. Il nous explique son processus de création en peu de mots : « Je ne suis pas un écrivain. Je pars des illustrations que j’ai faites et le texte vient après coup. Je pense d’abord aux histoires en images. Le texte vient ensuite fermer peu à peu les possibilités d’interprétation des illustrations. Un illustrateur, c’est un écrivain à sa manière. »

En tant qu’auteur-illustrateur, tout l’inspire. Les gens qu’il croise dans la rue ou ailleurs, ceux à qui il parle ou ceux qu’il observe en silence. Par exemple, pour l’album « La vie exemplaire de Paul et Martha », il avait rencontré un couple exemplaire d’Américains et il s’est amusé à leur inventer une vie.

Même s’il avoue ne pas avoir beaucoup de discipline, il s’oblige parfois à trouver des idées pour une histoire. Il se donne un temps limite pour trouver quelque chose à raconter. D’autres fois, il dessine librement plusieurs illustrations et se sert du résultat pour créer un album. Ce processus a été le point de départ de l’abécédaire Le jour où Zoé Zozota. Il avait peint une série d’images sans lien entre elles et il s’est dit qu’il pourrait accoler à chaque illustration une phrase. Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas en faire un abécédaire. La contrainte stimule l’imagination n’est-ce pas?

Ses livres chouchous

Il nous répond d’emblée qu’aucun livre le satisfait totalement. Il est cependant très content de Gustave au niveau de la technique (acrylique et gouache). Ses chouchous se retrouvent dans ceux qu’il a écrits et illustrés. Il pense entre autres à Marcel et André pour lequel il a remporté le Totem de l’album lors du Salon du livre de Montreuil (France) en 1994. Il y a aussi Le jour où Zoé zozota qu’il affectionne particulièrement.